Une enquête de l'AFP et The Gecko Project révèle que de vastes étendues de la forêt tropicale indonésienne, refuge d'orangs-outans en danger, ont été rasées au profit de plantations fournissant un fabricant d'emballages estampillés "neutres en carbone".
Sur son site web, la société de pâte et papier Asia Symbol (basée en Chine), affiche une politique de "non-déforestation" et a attiré de grandes entreprises comme le géant britannique des produits de santé Haleon derrière les marques Panadol et Sensodyne.
Mais en suivant son parcours, il s'avère que du bois, transformé en pâte dans une usine indonésienne qui approvisionne Asia Symbol, provient de plantations où près de 30.000 hectares de forêt ont été déboisés entre 2016 et 2024 - presque trois fois la superficie de Paris.
Haleon a annoncé rompre ses liens avec Asia Symbol à la suite de cette investigation réalisée sur la base de l'analyse de données satellitaires, documents d'audit, registres commerciaux ainsi que du suivi de navires pour retracer le bois provenant de forêts abattues à Bornéo jusqu'aux usines d'Asia Symbol en Chine.
Les plantations qui alimentent cette société sont accusées par experts et riverains d'avoir détruit leurs moyens de subsistance, provoqué inondations et perte de la faune ainsi que des conflits fonciers.
"Les larmes me montent aux yeux", confie ce responsable du village de Humbang Raya, Agau (un seul nom), 69 ans, quand il décrit la dévastation dans le Kalimantan central, l’un des lieux les plus riches au monde en biodiversité.
L'investigation soulève aussi des questions sur la maison mère d'Asia Symbol, le conglomérat Royal Golden Eagle (RGE, basé à Singapour), qui s'était engagée en 2015 à une chaîne d'approvisionnement sans déforestation et a obtenu en 2024 un prêt "lié à la durabilité" d’un milliard de dollars.
"Les conclusions de cette enquête montrent que RGE est encore très impliqué dans la déforestation", estime Robin Averbeck, directrice du programme forêts au Rainforest Action Network (RAN).
Asia Symbol a réagi auprès de l'AFP en réitérant son engagement à ne pas utiliser de bois issu de forêts naturelles ou de forêts converties en plantations.
Si la fabrication de papier nécessite du bois, la certification du Forest Stewardship Council (FSC), qui donne le label "issu de sources responsables", implique des engagements pour protéger les forêts primaires et respecter les droits des communautés locales.
- "Neutres en carbone" -
La récolte est en cours quand l'AFP se rend dans la concession d'Industrial Forest Plantation (IFP) étendue sur une zone qui pourrait abriter des centaines d'orangs-outans selon des spécialistes de cette espèce menacée.
Une grande partie de la forêt qui couvrait autrefois les plus de 100.000 hectares de cette concession a été détruite pour y planter de l’acacia et de l'eucalyptus à croissance rapide.
En 2023, Asia Symbol avait promis de cesser "indéfiniment" d'utiliser du bois issu de cette plantation.
Mais l'enquête a retracé le circuit du matériau en provenance d'IFP et d’autres concessions jusqu’à l'usine indonésienne Phoenix Resources International (PRI), qui a délivré de la pâte à papier aux installations d'Asia Symbol en Chine.
Laquelle y fabrique des emballages estampillés "neutres en carbone" que la filiale chinoise d'Haleon a utilisés pour ses boîtes d'ibuprofène.
Dans le village de Humbang Raya, on peut voir d'un côté de la route un épais bosquet d’arbres foisonnant de lianes. De l'autre, un paysage ravagé de terre brune parsemée de branches coupées.
Des animaux et des oiseaux ont disparu, les villageois qui dépendaient de la forêt pour vivre sont partis chercher du travail ailleurs, raconte Agau.
"Il est difficile de trouver quoi que ce soit qui ressemble à ce que c'était", se lamente-t-il.
La déforestation n'est pas illégale, toutes les concessions qui approvisionnent l'usine Phoenix Resources International ont un permis du gouvernement indonésien.
Mais les conséquences pour les populations locales et l'environnement sont catastrophiques, ont témoigné des villageois habitant à l'intérieur ou autour de ces plantations.
- "Privés de ressources" -
A quelque 30 km de là, à Sei Gawing, également à l'intérieur de la concession IFP, les habitants craignent de boire l'eau de la rivière voisine, inquiets du ruissellement en provenance de la plantation.
Les débordements sont devenus plus fréquents et plus graves car le couvert forestier qui absorbait l'eau a disparu. "Contrairement à ce qu'il se passait avant, les inondations ont atteint les habitations ces dernières années", explique le chef du village Dodie Kristiawan.
Le gouvernement indonésien a reconnu que la déforestation avait aggravé les inondations et les glissements de terrain à Sumatra l’an dernier, qui ont fait plus de 1.000 morts, mais il a peu fait pour enrayer le phénomène ailleurs.
Ika Magdalena, mère de trois enfants enceinte du quatrième, elle, n'a plus accès aux terres qu'elle cultivait autrefois puisqu'elles se trouvent dans la concession.
Les compensations promises ne sont jamais arrivées, dit cette villageoise qui vend aujourd'hui des snacks sur un stand pour joindre les deux bouts.
"Ils ont déjà détruit nos cultures et ils ne veulent pas l'assumer", dit-elle. "Cela nous brise le coeur mais ils restent silencieux."
Industrial Forest Plantation n’a pas répondu aux demandes de réaction.
Cette concession "n'a jamais commis de violations dans le secteur forestier" et contribue au paiement des impôts et des fonds de reboisement, a commenté le directeur de l’agence forestière du Kalimantan central, Agustan Saining.
Des habitants et des militants affirment que les bénéfices des plantations profitent peu aux populations locales, les emplois étant principalement occupés par des travailleurs venus d’ailleurs.
Les communautés sont privées de "leurs ressources alimentaires et financières et il n’y a pas d'alternative", déplore Bayu Herinata du groupe environnemental WALHI Kalimantan central.
- Ports en Chine -
Asia Symbol a confirmé que l'usine Phoenix Resources International la fournissait depuis janvier 2025 et indiqué avoir "lancé un examen ciblé des approvisionnements" avec "l'adoption immédiate d'engagements mondiaux de non-déforestation, y compris d'éventuelles actions correctives et de réparation".
Basée à Tarakan (nord de Kalimantan), PRI n'a pas répondu aux demandes de réaction.
Royal Golden Eagle, maison mère d'Asia Symbol, a déjà été mise en cause pour déforestation et conflits fonciers.
En 2013, le conglomérat a perdu la très recherchée certification du Forest Stewardship Council après une plainte en lien avec le déboisement. Sa tentative de la récupérer a été bloquée l'an dernier après des allégations selon lesquelles des employés de l'une de ses filiales auraient attaqué des membres d'une communauté locale.
En 2023, Asia Symbol a reconnu des faits de déforestation dans deux concessions alimentant sa chaîne d'approvisionnement, dont celle de la plantation IFP, et s’est engagée à ne plus utiliser leur matériau.
Mais cela ne s’est pas produit.
L’AFP et The Gecko Project se sont concentrés sur Phoenix Resources International pour remonter la chaîne d'approvisionnement d'Asia Symbol.
Des rapports d'audit gouvernementaux montrent que l’usine a reçu du bois de 12 concessions et une analyse d’images satellite révèle une déforestation dans au moins quatre d’entre elles.
Des données issues de l'agrégateur de statistiques commerciales Import Genius montrent que PRI a envoyé une grande partie de sa pâte à papier vers deux ports chinois, Rugao et Rizhao, où se trouvent les installations d’Asia Symbol dans le Jiangsu et le Shandong (dans l'est de la Chine).
Les données de suivi des navires et du commerce indiquent que le cargo MV Sailboard est arrivé à Rugao depuis Tarakan, à Bornéo, en juin dernier avec à son bord de la pâte à papier.
Selon les médias locaux, il a été accueilli en grande pompe car il s’agissait du premier "enlèvement direct à quai" de Rugao, une procédure accélérée de dédouanement sans passer par une phase de stockage.
Une vidéo publiée sur Douyin, la version chinoise de TikTok, montre le nom du navire, le sigle "PRI" tamponné sur sa cargaison et des responsables accueillant le chargement devant une bannière arborant le logo d’Asia Symbol.
- "Greenwashing" -
Royal Golden Eagle met largement en avant ses engagements en matière de durabilité.
"Nous sommes fiers de dire que l’ensemble de notre chaîne d'approvisionnement est à 100 % sans déforestation", déclarait en 2024 son directeur général, Anderson Tanoto. "La force de l’intégration, c’est que vous avez une responsabilité sur toute la chaîne jusqu'aux producteurs eux-mêmes", ajoutait-il.
Le Forest Stewardship Council a indiqué que la suspension de la certification visant RGE restait en vigueur.
"Il y a eu de nombreuses infractions", affirme Grant Rosoman, conseiller principal des campagnes forêt de Greenpeace International. "Leurs engagements ne sont rien d’autre que du greenwashing destiné à convaincre leurs clients qu'ils se rachètent une conduite."
Les engagements en matière de durabilité peuvent être très lucratifs.
"RGE a réussi à obtenir des milliards de dollars de crédits verts auprès de banques telles que Mitsubishi UFJ grâce à ses engagements publics d'éliminer la déforestation de ses chaînes d’approvisionnement", souligne Robin Averbeck du Rainforest Action Network.
Sa filiale Asia Symbol affirme que la pâte fournie par l'usine PRI n'a pas été utilisée pour la fabrication des produits "neutres en carbone" destinés à Haleon mais elle n’a pas expliqué comment elle séparait les pâtes issues de différentes sources.
S'il n'a trouvé aucune preuve que des matériaux liés à la déforestation aient intégré sa chaîne d’approvisionnement, Haleon s'est dit "néanmoins très préoccupé par les accusations portées contre Asia Symbol et les sociétés de plantation en amont".
"Nous avons donc demandé à nos fournisseurs de veiller à ce qu'aucun matériau fourni à Haleon ne provienne ni d'Asia Symbol" ni de plantations "associées à un risque de déforestation", a précisé le groupe.
L’Indonésie affiche l’un des taux de perte de couvert forestier les plus élevés au monde, selon l'agrégateur de données Global Forest Watch.
Au village de Humbang Raya, Agau ne croit ni aux garde-fous ni aux promesses de restauration des forêts. "Vous plantez un arbre, un million disparaissent. Ce n'est pas équilibré", dit-il.
Il faut que le gouvernement "cesse de délivrer des permis" d’abattage. "Nos vies, nos moyens de subsistance ici dépendent de la forêt que nous avons."
M.T.Johanson--BD