Dissimulée au milieu de fermes d'élevage de crevettes et de plantations de teck, une base aérienne isolée en Équateur est devenue en toute discrétion un centre névralgique de la lutte croissante menée par Washington contre le trafic de drogue, selon des registres de vols, des images satellites, des témoignages et des documents militaires obtenus par l'AFP.
À environ une heure de Guayaquil, le port par lequel transite la majeure partie de la cocaïne latino-américaine destinée aux États-Unis, le complexe de Taura joue un rôle de plus en plus important dans l'alliance sécuritaire entre le président Daniel Noboa et Washington.
L'AFP a constaté d'importants travaux sur cette installation vieille de plusieurs décennies, identifié une vingtaine de vols militaires américains entre juin et la mi-octobre et obtenu des documents faisant état de la présence de troupes américaines sur la base.
Ce renforcement intervient moins d'un an après le vote des Équatoriens contre l'autorisation d'installer des bases militaires étrangères. Il soulève des interrogations jusque dans les plus hauts rangs des forces armées équatoriennes.
Dans une lettre obtenue par l'AFP, l'ancien commandant de l'armée de l'air, Mauricio Salazar, avait averti les hauts responsables du Commandement conjoint des forces armées que l'accueil de troupes américaines à Taura, le soutien apporté à l'armée de l'air américaine et les vols réguliers de personnels américains pourraient être illégaux, voire inconstitutionnels.
Sa lettre indique que l'armée de l'air américaine aurait accès aux infrastructures de la base pour les "utiliser et les modifier", et qu'elle y effectuerait des "vols de soutien temporaires".
Deux jours plus tard, il était démis de ses fonctions.
- Soldats en tenue de camouflage -
Les registres de vols examinés par l'AFP font état d'arrivées répétées d'appareils militaires américains à Taura, notamment des avions de transport C-130 Hercules et C-17 Globemaster, des aéronefs à rotors basculants V-22 Osprey et des hélicoptères Black Hawk.
Plusieurs de ces vols reliaient Taura à des installations situées aux États-Unis, notamment la base aéronavale des Marines de Cherry Point, en Caroline du Nord, et celle de Dover, dans le Delaware, avec des escales à Porto Rico et au Panama.
Les images satellites montrent également que la base a fait l'objet d’importants travaux ces derniers mois.
Plusieurs hectares de végétation ont été défrichés, de nouvelles zones opérationnelles sont apparues autour de la piste et des dizaines de structures ressemblant à des tentes militaires rapidement déployables ont été installées à l'intérieur du complexe.
Une structure plus imposante, d'environ 40 mètres sur 20, ressemble à un hangar rétractable destiné à la maintenance des aéronefs.
À l'extérieur de l'installation, gardée par des soldats en tenue de camouflage, l'AFP a observé trois camions de chantier entrer dans la base et en ressortir en l'espace de dix minutes.
Taura est la seule base aérienne équatorienne exclusivement réservée à un usage militaire. Sa piste mesure plus de 3.000 mètres, soit davantage que celle de l'aéroport international de Guayaquil.
En septembre, le président de droite Daniel Noboa, allié de son homologue américain Donald Trump et chantre d'une politique sécuritaire renforcée contre les gangs et le narcotrafic, a annoncé qu'il mettait en place "tout type de coopération" entre les deux pays depuis cette base.
"Je pense qu'il est beaucoup plus approprié de tout transférer à Taura", a-t-il déclaré, soulignant que cette installation se trouvait dans la région la plus violente d'Équateur et ne comprenait aucune activité aéroportuaire civile.
Les détails de la coopération entre Quito et Washington restent étroitement confidentiels. Seules quelques annonces ponctuelles ont fait état de l'arrivée d'aéronefs et de matériel.
Les vols recensés par l'AFP sont intervenus alors que M. Trump a renforcé le soutien militaire aux opérations antidrogues menées dans toute l'Amérique latine et les Caraïbes.
Le ministre équatorien de la Défense a annoncé en août que les États-Unis déploieraient trois hélicoptères Black Hawk dans le cadre de la coopération bilatérale en matière de sécurité.
Puis M. Noboa a déclaré que l'Équateur utiliserait deux drones MQ-9 Reaper, un modèle largement employé par les États-Unis pour des missions de surveillance et de frappe dans les conflits au Moyen-Orient et en Afrique.
Le colonel à la retraite Roberto Marchan, ancien membre de l'armée de l'air, a déclaré à l'AFP que les appareils et les installations observés à Taura laissaient penser que des préparatifs étaient en cours en vue d'une présence opérationnelle à long terme.
Selon lui, les avions de transport identifiés par l'AFP permettraient de déplacer rapidement des troupes et du matériel dans la région andine. Certaines des nouvelles structures semblent, quant à elles, adaptées à la maintenance des aéronefs et au soutien logistique.
"L'armée américaine est en train de se doter d'une capacité opérationnelle sur place", a-t-il déclaré, en estimant que le renforcement de la présence américaine portait "atteinte à la souveraineté".
"Il existe un certain mécontentement parmi les militaires de base, mais ils le gardent pour eux, par respect pour l'institution et par crainte de compromettre leurs promotions", a ajouté l'ancien colonel.
Interrogée par l'AFP, l'armée de l'air équatorienne n'a pas fourni de réponse. Le Pentagone a invité à contacter le Commandement sud des États-Unis, qui n'a pas répondu dans l'immédiat aux questions de l'AFP.
- "Personne ne vient par ici" -
À l'extérieur du périmètre de sécurité, la vie quotidienne contraste fortement avec l'activité militaire à l'intérieur de la base.
À quelques kilomètres de celle-ci se trouve la localité de Taura, d'environ 9.400 habitants, desservie par des routes poussiéreuses et entourée de fermes.
Malgré sa proximité avec l'une des installations militaires les plus stratégiques d'Équateur, la localité ne dispose pas d'un accès à l'eau potable.
Les habitants affirment que le secteur est de plus en plus associé aux violences liées aux cartels.
"Personne ne vient par ici. Les gens pensent que c'est dangereux parce qu'il arrive qu'on retrouve des corps abandonnés", explique Fidela Martinez, une responsable communautaire.
L'année dernière, les cadavres de quatre garçons torturés, tués et brûlés par des soldats ont été retrouvés dans une zone broussailleuse près de la localité, une affaire qui a choqué l'Équateur.
D'autres habitants ont constaté des conséquences plus immédiates de l'agrandissement de la base.
Alma Goya, 40 ans, qui tient un petit stand de restauration à proximité, affirme qu'un centre médical situé à l'intérieur de l'installation militaire ne reçoit plus le public. "On nous a dit que c'était à cause de l'état d'urgence", explique-t-elle.
Tout le monde ne s'oppose pas au renforcement de la présence militaire, dans un pays qui a enregistré l'année dernière le taux d'homicides le plus élevé d'Amérique du Sud, avec 51 meurtres pour 100.000 habitants.
"J'ai vu un gros avion arriver pour atterrir", raconte Tito Henriquez, un habitant de 68 ans. Pour ce propriétaire d'un petit restaurant, ce serait "merveilleux" de voir arriver des troupes étrangères.
Alors que les avions de transport C-130 continuent d'arriver, des bulldozers défrichent de nouvelles portions de terrain à l'intérieur du complexe de Taura.
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A.Zacharia--BD