Malgré son ancienneté, Emmanuelle, professeure d'espagnole en Haute-Savoie, roule 35 km par jour pour aller enseigner, contrainte par les coûts de l'immobilier de se loger loin de son collège. Une "impression d'être déclassée", largement partagée au sein de la profession, appelée à la grève mardi.
"On a l'impression de vivre moins bien que nos parents ne vivaient. Ils ont une maison, pour nous, ce serait impossible", regrette cette enseignante de 55 ans certifiée, qui surveille ses dépenses de loisirs, a fortiori depuis la hausse du prix du carburant. Elle se situe pourtant tout en haut de la grille salariale, ce qui rend sa situation "encore plus pathétique", selon elle.
Mardi, elle sera gréviste. Échaudées par un nouveau gel du point d'indice, les organisations syndicales représentatives de la fonction publique appellent à la mobilisation, pour demander de meilleures conditions de rémunération. Dans les écoles primaires, 40% des enseignants pourraient être en grève.
Sébastien, 38 ans, enseignant stagiaire, lauréat du concours cet été après une reconversion, rejoindra aussi les cortèges. Partageant son temps entre l'institut de formation à Grenoble et un établissement à la frontière suisse, il n'arrive pas à se loger, avec 1.665 euros et 250 euros de train mensuels.
"Je squatte chez des amis d'amis près d'Annemasse, où le logement est extrêmement cher, et chez un collègue à Grenoble, dans un studio", déplore-t-il.
L'inflation est au coeur de toutes les conversations. Depuis 2017, les agents publics, dont les enseignants, n'ont vu leur point d'indice revalorisé qu'en 2022 et 2023, soit une revalorisation totale légèrement supérieure à 5%. Entre-temps, selon l'Insee, l'inflation cumulée depuis 2017 aura atteint 24,17% à la fin 2026.
"On voit qu'il y a une forme de décrochage", constate Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU, premier syndicat des professeurs de collèges et lycées, soulignant qu'"aujourd'hui, un professeur gagne 900 euros de moins que les autres cadres A de la fonction publique".
- "Plateau" du milieu de carrière -
Depuis 2017, il y a eu quelques mesures, pour certaines catégories. Insuffisantes selon les syndicats. En 2021, une prime d'attractivité, dégressive avec l'ancienneté, a rehaussé les débuts de carrière. À l'été 2023, la part fixe de l'indemnité de suivi et d'orientation des élèves, que touchent les enseignants du second degré, a été doublée.
Certains enseignants ont aussi pris des heures de "pacte", missions supplémentaires, payées, sur la base du volontariat. Mais selon plusieurs sources syndicales, l'enveloppe fond: selon Mme Vénétitay, par exemple, à la rentrée 2023, dans l'académie de Toulouse, les heures de pacte proposées ont été divisées par 6 entre septembre 2023 et 2026.
Une note récente du service statistiques du ministère de l'Éducation a beaucoup fait réagir, pour sa méthodologie notamment: elle a évalué à 3.090 euros le salaire moyen des enseignants - hors contractuels - lissant la disparité des situations, selon les syndicats.
"Pour toucher un salaire de 3.000 euros, il faut, a minima, 25 ans de carrière. Et encore, il y en a qui n'y sont pas et n'y seront pas", pointe Elisabeth Allain-Moreno, secrétaire générale du Se-Unsa.
Selon elle, "il est évident que depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Élysée, il y a eu un vrai déclassement des enseignants, plus une image assez dégradante, renvoyée par certains ministres, qui n'arrange pas la situation".
Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, a reconnu que les enseignants n'étaient pas assez payés "en milieu de carrière", où "il y a un trou à combler".
"Un professeur aujourd'hui démarre à 2.100 euros, mais après il reste sur une espèce de plateau, et à partir de 30 ans de carrière, là, ça commence à progresser de manière beaucoup plus régulière et substantielle", a-t-il rappelé sur RMC mi-septembre.
Les statistiques internationales le confirment. "Dans certains pays, on progresse très rapidement, alors qu'en France, on stagne. Après 15 ans, en Angleterre, vous êtes déjà à votre échelon maximal. En France, il faut attendre 34 ans", rappelle auprès de l'AFP Eric Charbonnier, spécialiste de l'éducation à l'OCDE.
A.Zacharia--BD